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Date de saisie : 26/03/2012
Genre : Philosophie
Editeur : Plon, Paris, France
Auteur : Henri Pena-Ruiz
Prix : 13.00 €
ISBN : 9782259217392
GENCOD : 9782259217392
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Sorti le : 29/03/2012
De Marc Lecarpentier - 11/05/2012
Marc Lecarpentier au téléphone avec Jean Morzadec
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Bonjour, monsieur Marx. Je ne peux vous cacher mon émotion. Vous représentez beaucoup pour ceux qui se révoltent contre le monde comme il va. Aujourd'hui le capitalisme fait rage, l'argent roi règne. Comment caractériser le genre de relations qu'il instaure entre les hommes ?
Premiers jours de janvier 1882. Maitland Park Road, quartier de Londres, j'arrive enfin chez lui. Désormais, Karl Marx est seul. Il n'a que 63 ans, mais tous ceux qui l'ont rencontré dernièrement le décrivent comme à bout de forces. Il continue cependant à travailler, à revoir ses manuscrits pour son grand oeuvre : Le Capital, le chef d'oeuvre inachevé. Je m'assieds en face de lui. Notre premier entretien commence. Il sourit parfois, s'indigne souvent des injustices qu'il évoque et de l'hypocrisie qui les recouvre. Une photo de son ami de toujours, Friedrich Engels, est là, sur la cheminée, derrière lui. Pour de nombreuses questions, je vais avoir le sentiment de m'adresser à eux deux. D'ailleurs, Karl Marx se tourne régulièrement vers l'image de son ami, comme pour mieux solliciter son acquiescement. Les deux penseurs ont voulu dire tout haut la vérité d'un monde à dépasser et celle d'un monde à inventer.
Philosophe et professeur, Henri Pena-Ruiz a consacré sa thèse de doctorat à la laïcité et s'est intéressé aux grandes légendes de la pensée, auxquelles il a consacré deux livres : Le Roman du monde et les Histoires de toujours.
Collection L'Entretien dirigée par Marc Lecarpentier
Un entretien compose de questions fictives et de réponses authentiques
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Henri Pena-Ruiz. - Bonjour, monsieur Marx. Je ne peux vous cacher mon émotion. Vous représentez tant de choses pour ceux que révolte le monde comme il va ! Aujourd'hui le capitalisme fait rage. C'est le règne de l'argent roi. Comment caractériser le genre de relations qu'il instaure entre les hommes ?
Karl Marx. - L'argent en possédant la qualité de tout acheter, en possédant la qualité de s'approprier tous les objets est donc Y objet comme possession éminente. L'universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. Il passe donc pour tout-puissant... L'argent est l'entremetteur entre le besoin et l'objet, entre la vie et le moyen de subsistance de l'homme. Mais ce qui sert de moyen terme à ma vie sert aussi de moyen terme à l'existence des autres hommes pour moi. C'est pour moi l'autre homme. [Marx se lève et récite de mémoire un extrait de Goethe.)
Que diantre t il est clair que tes mains et tes pieds
Et ta tête et ton c... sont à toi ;
Mais tout ce dont je jouis allègrement
En est-ce donc moins à moi ?
Si je puis payer six étalons,
Leurs forces ne sont-elles pas miennes ?
Je mène bon grain et suis un gros monsieur,
Tout comme si j'avais vingt-quatre pattes.
Goethe, Faust (Méphistophélès)
H. P. - Il y a aussi le fameux réquisitoire de Shakespeare, dans sa pièce intitulée Timon d'Athènes... {Toujours debout, Marx récite maintenant la célèbre diatribe sur l'argent.)
K. M. - «De l'or I De l'or jaune, étincelant, précieux I Non, dieux du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole... Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l'injuste, noble l'infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche... Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs; il arrachera l'oreiller de dessous la tête des mourants; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs; c'est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. Celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaies hideuses, l'or l'embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d'avril. Allons, métal maudit, putain commune à toute l'humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations...»
(Marx se rassoit, et me sourit avant de lancer un très bref commentaire qui est comme une invitation à l'analyse.)
Shakespeare décrit parfaitement l'essence de l'argent.
H. P. - C'est effectivement saisissant ! Finalement n'est-ce pas la même idée que Goethe et Shakespeare, à des époques fort différentes, mettent en évidence ? Ne mettent-ils pas en cause la mercantilisation de tous les rapports humains ?
K. M. - Commençons d'abord par expliquer le passage de Goethe. Ce qui grâce à l'argent est pour moi, ce que je peux payer, c'est-à-dire ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Ma force est tout aussi grande qu'est la force de l'argent. Les qualités de l'argent sont mes qualités et mes forces essentielles - à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n'est donc nullement déterminé par mon individualité [...]. Moi qui par l'argent peux tout ce à quoi aspire un coeur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humains ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ? Si l'argent est le lien qui me lie à la vie humaine, qui lie à moi la société et qui me lie à la nature et à l'homme, l'argent n'est-il pas le lien de tous les liens ? L'argent ne peut-il pas dénouer et nouer tous les liens ? N'est-il non plus de ce fait le moyen universel de séparation ? Il est la vraie monnaie divisionnaire, comme le vrai moyen d'union, la force chimique universelle de la société.