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.. Le Festival mondial du théâtre de Nancy : une utopie théâtrale, 1963-1983

Couverture du livre Le Festival mondial du théâtre de Nancy : une utopie théâtrale, 1963-1983

Date de saisie : 24/07/2017
Genre : Théâtre
Editeur : les Solitaires intempestifs, Besançon, France
Auteur : Jean-Pierre Thibaudat

Prix : 23.00 €
ISBN : 9782846815123
GENCOD : 9782846815123 Archiver cette fiche
Commander ce livre sur Fnac.com Sorti le : 05/07/2017

 
 
4ème de couverture

C'est à Nancy que les festivaliers et la France découvrent le Teatro Campesino, le Bread and Puppet Theatre, Bob Wilson, Tadeusz Kantor, Jerzy Grotowski, Pina Bausch, Shuji Terayama, Kazuo Ôno, la Cuadra de Séville, le Teatro Comuna de Lisbonne ou encore le Brésilien Augusto Boal...
De 1963 à 1983, le Festival mondial du théâtre de Nancy, créé par Jack Lang, a bouleversé le paysage théâtral. Surfant sur la vague du théâtre universitaire en Europe, forte au début des années soixante, le Festival allait bientôt devenir mondial et professionnel, parcourant la planète pour faire venir à Nancy les nouveaux talents étrangers, s'imposant comme un rendez-vous précieux.
Durant deux décennies marquées par des guerres, des dictatures, des coups d'État et Mai 68, sans beaucoup de subventions mais avec des hordes de bénévoles dévoués, le Festival fut un foyer du théâtre protestataire, un laboratoire de l'utopie où s'inventèrent des formes de théâtre nouvelles chahutant le primat du texte.
Ce fut le festival de la jeunesse, une folle ambiance faite de rencontres, de liesse et de discussions jusqu'au bout de la nuit. C'était avant le temps d'Internet, des portables et des ordinateurs, le dernier festival du XXe siècle. C'est cette histoire sans pareille, nourrie d'archives et de nombreux témoignages, que ce livre raconte.

Un récit écrit par Jean-Pierre Thibaudat

Jean-Pierre Thibaudat, journaliste, écrivain, auteur de divers ouvrages sur le théâtre (Le Roman de Jean-Luc Lagarce, biographie éditée aux Solitaires Intempestifs en 2007), a été longtemps journaliste à Libération (service Culture, correspondant à Moscou, grand reporter, entre 1978 et 2006) puis conseiller artistique du festival Passages à Nancy puis Metz (2006-2016). Après Rue89, il tient actuellement son blog «Balagan» sur le site de Mediapart.

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Passage choisi

PROLOGUE

UN BESOIN IMPOSSIBLE

On l'attend. Depuis la première réplique de la pièce, on ne parle que de lui. Le procédé théâtral est ancien, usé même, mais increvable. Les grands dramaturges y cèdent avec plaisir : on fait saliver le public, jusqu'à ce que son désir de voir apparaître le héros soit au zénith. Le voici enfin. Acte I, scène 3. Caïus, César : Caligula. Il règne sans partage. Mais Caligula est tourmenté. Ce qu'il veut ? La lune. Insensé ! Tout chez lui est insensé. On le flatte, on le craint, on simule, on espère, on a peur. Il tue sans raison parce que c'est là son bon plaisir.
Caligula aime le théâtre. «L'erreur de tous ces hommes, c'est de ne pas croire assez au théâtre», assène-t-il à Scipion. Le voici «costumé en Vénus grotesque». Le voici «en robe courte de danseuse, des fleurs sur la tête». Insensé ! Caligula a 29 ans. Albert Camus en avait 25 lorsqu'il écrivit cette pièce en 1938. Jack Lang en a 23 lorsqu'il interprète ce rôle-titre au Théâtre universitaire de Nancy (TUN) pendant l'hiver 1961-1962.

Enfant, sa grand-mère maternelle l'emmenait voir des opérettes au Grand Théâtre de Nancy. Il se souvient, encore aujourd'hui, de quelques répliques du Pays du sourire, de Franz Lehar, comme : «Toujours sourire, c'est notre loi à nous Chinois.» Il écoutait Edwige Feuillère à la radio, dans La Dame aux camélias, et pleurait. Il se construit un petit théâtre de marionnettes et bricole des spectacles pour ses quatre frères et soeurs (c'est lui l'aîné). Plus tard, alors qu'il est interne au collège de Lunéville, on projette La Belle et la Bête, de Jean Cocteau; il en écrit une version théâtrale pour ses frères et soeurs. «La magie du théâtre me fascinait.»
Au lycée Henri-Poincaré de Nancy, son professeur de philosophie finit d'inoculer à ce fils de la bourgeoisie lorraine le virus du théâtre, dont il ne se remettra pas. Une passion jamais démentie, jamais assouvie. Fébrile. Une passion qui le conduira à faire sa thèse sur «Le théâtre et l'État» après, entre autres diplômes, un DES en sciences politiques sur «La pensée politique de Sean O'Casey à travers son oeuvre dramatique». C'est M. About, ce prof de philo que l'on aimerait avoir eu, qui lui fait connaître Caligula, d'Albert Camus. Devant ses élèves, il interprète la pièce en jouant tous les rôles.
Jack Lang et son copain de lycée Édouard Guibert décident, passé le bac, de créer une troupe de théâtre universitaire. En attendant, Jack (son père était anglophile) s'inscrit au conservatoire d'art dramatique de Nancy.
En 1958, l'arrivée au cours de ce jeune homme élancé, au parler aisé, ne laisse pas indifférente la jeune Monique Buczynski, fille d'un émigré juif polonais venu en France avant la guerre et d'une Strasbourgeoise. Elle aussi a pleuré avec Edwige Feuillère. Elle aussi aime le théâtre et songe à devenir actrice. En arrivant à 16 ans au cours de Mme Florent (aucun lien avec le cours parisien), elle avait croisé Jacques Lassalle qui en sortait. Elle vient d'obtenir un premier prix de diction quand Jack franchit la porte. «Tout de suite, il m'a plu. Je lui ai proposé de me donner la réplique dans La locandiera, de Carlo Goldoni, lui le jeune chevalier, moi l'aubergiste. Je l'ai dragué. Je n'avais jamais vu un type comme ça dans mon milieu.» Une famille en partie d'origine juive, comme celle de Jack (côté paternel et non pratiquante), mais beaucoup plus modeste (son père vendait des montres). Ils se marieront trois ans plus tard. Leur première fille, Caroline, verra le jour en 1961.
En première année de droit à la faculté de Nancy, Jack Lang, Édouard Guibert et quelques amis, avec l'appui du professeur Jean Mourot (directeur du CROUS, le centre régional des oeuvres universitaires et scolaires), créent donc un groupe de théâtre. Le Théâtre universitaire de Nancy (TUN) est né. Le cas n'est pas isolé, c'est dans l'air du temps. Édouard Guibert ne tardera pas à bifurquer vers le journalisme, Jack Lang, assez naturellement, anime le TUN. On monte La Corde, de l'auteur anglais Patrick Hamilton, une histoire de meurtre dans le milieu étudiant (dont Hitchcock s'est inspiré pour un film). Et le 25 avril 1958, le jeune Jack Lang fait ses premiers pas sur une scène. Dans L'île des esclaves, de Marivaux, ce sera au tour de Monique.
(...)

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