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Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Gallimard, Paris, France
Auteur : Catherine Millot
Prix : 17.50 € / 114.79 F
ISBN : 978-2-07-078140-9
GENCOD : 9782070781409
De Catherine Millot - 18/10/2006
Catherine Millot - 18/10/2006
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"Longtemps, j'ai cru que c'était leur jouissance qui m'attirait. Je ne voyais pas que c'était leur liberté. C'est Mme Guyon qui m'éclaira, son naturel sans ambages, son style étincelant qui coule de source. Grâce à celle qui connut les sombres prisons de l'Ancien Régime où l'on disparaissait sans procès et parfois sans retour, j'ai appris comment nommer cette liberté inconnue, peut-être à jamais perdue, dont je cherche les clefs. En français, cela s'appelle "le large". Les mystiques sont des gens qui prennent le large, voilà ce qu'elle m'a enseigné."
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Ce que l'on appelle d'ordinaire extase est une sortie provisoire. On perd le sentiment, mais il faut bien finir par reprendre ses esprits. Ici, la sortie est définitive ou, si l'on préfère, continuelle. Une solution miracle est inventée pour résoudre le problème suivant : comment se perdre en Dieu et garder les pieds sur terre ? C'est une extase paradoxale : sorti de soi, on est en Dieu et dans la réalité la plus commune, à la fois. «Les extases qui causent perte des sens, dira Guyon, ne causent cela qu'à cause des défauts du sujet, et sont pourtant des défauts qui font l'admiration des hommes. Ce défaut vient que Dieu, tirant l'âme vers elle-même pour la perdre en soi, mais n'étant ni assez pure ni assez forte pour porter cela, il faut, ou que Dieu cesse de tirer l'âme, ou que la nature succombe et meure, ainsi qu'il est arrivé bien des fois. Mais ici l'extase se fait pour toujours et non pour des heures, sans violence ni altération, Dieu ayant fortifié et purifié le sujet au point qu'il est nécessaire pour porter cette admirable extase.» Ici, l'extase est lucide, elle laisse libres les sens et n'obnubile pas la conscience des choses. Seule la conscience de soi se perd, puisqu'il n'y a plus de soi.
«Jamais peut-être la recherche de l'Absolu n'a été poussée si loin ni par de si ardents chercheurs», écrit Henri Delacroix, fameux psychiatre du temps de Janet, qui sut dégager l'originalité de ceux qu'il appela «les grands mystiques chrétiens», ceux qui parviennent à dépasser l'alternance et l'opposition de la contemplation et de l'action par un état qui réalise leur unité. La «double vie, tantôt humaine et tantôt divine, qui suffit à certains mystiques, ne suffit pas, dit-il, aux grands mystiques». Ceux-là veulent unir les contraires, les fondre ensemble. Il y a quelque chose de grossier dans l'extase, note-t-il, dont ils ne se contentent pas. Ils aspirent à un au-delà qui suppose une transformation profonde, totale, de la personnalité, telle qu'elle leur permet de «combiner l'exigence mystique qui veut l'absorption en Dieu et l'exigence religieuse qui prescrit l'action dans le monde».
C'est ce coup de génie des grands mystiques qui, selon Delacroix, resta incompris de Bossuet. «Bossuet, qui représente, avec une vigueur incomparable, le christianisme raisonnable, le christianisme ordinaire, contre le christianisme extraordinaire des mystiques, à force de voir dans les états mystiques des accidents, n'a pas compris par quelle puissance d'invention vraiment chrétienne les mystiques savent retrouver, dans la confusion et l'unité de leur contemplation continue, la multiplicité des actes distincts... Quoi que Bossuet ait objecté à Mme Guyon, ils prennent à la lettre l'incarnation du Verbe. Leur énergie la plus profonde construit un mysticisme de la vie et de l'action par la réunion de deux tendances contradictoires.»
Guyon, plus chrétienne que Bossuet ? C'est probable. Mais pas très catholique pour autant, trop rigoureuse pour cela.