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Date de saisie : 17/04/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : NOTA BENE, Québec, Québec, Canada
Auteur : Emmanuel Bove
Préface : François Ouellet
Prix : 12.00 €
ISBN : 978-2-89518-242-9
GENCOD : 9782895182429
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Sorti le : 17/04/2007
Publié en 1926, Armand est l'un des romans les plus étonnants de la modernité de l'entre-deux-guerres. À la suite du succès de Mes amis, premier roman d'Emmanuel Bove, Armand venait confirmer les dons exceptionnels du romancier pour la qualité de l'observation psychologique et la finesse avec laquelle il sait débusquer les tensions et les rivalités sous la moindre parole, dans le moindre geste. Chez Bove, même les silences parlent.
L'intrigue est simple : Armand habite avec Jeanne, mais il désire Marguerite, la jeune soeur de son ami Lucien. Cependant, l'intérêt est dans la manière de dire les choses de telle façon que se trouve suggéré un curieux déterminisme qui conduit le héros à valoriser le malheur plutôt que le bonheur. Faire son malheur est une chose, le désirer en est une autre ; le premier choix répond à l'interrogation «comment ?» (séduire Marguerite), tandis que le second dévoile la question sous-jacente «pourquoi ?». C'est dans cette question que se trouve tout l'art du romancier, qui est de montrer au lieu de dire, qui est de feindre au lieu de peindre. Bove, c'est l'art du subjectif, de la pensée souterraine, qui fait que toute relation est foncièrement caractérisée par le malentendu.
Bove en 1926 ? L'héritier ironique de René de Chateaubriand et d'Adolphe de Constant, le contemporain admiratif de Giraudoux et de Proust, le précurseur moderne de Sarraute et de Robbe-Grillet. Bove aujourd'hui ? Un jalon essentiel de l'histoire du roman, ce qu'on appelle aussi un incontournable.
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L'ÉCRITURE SUBJECTIVE
Armand est donc malheureux, soit, mais parce que sa situation malheureuse prend à ses yeux une considération que n'offre pas la banalité du bonheur quotidien. Il y a là une vision romantique des choses définie par un repli narcissique sur soi. Cela se donne à voir encore d'abord dans la manière de penser d'Armand. Le paraître n'est pas seulement un thème (où la pauvreté physique semble être la garantie d'une supériorité morale), mais un verbe qui donne sa tonalité à l'ensemble du texte, une déformation grammaticale dans la vision du personnage. Armand interprète tout ce qu'il voit, il récupère le moindre fait, dont il oriente l'effet, ou le moindre geste, qu'il traduit en intention. Prenons par exemple le deuxième chapitre, qui raconte le déjeuner. Lucien arrive ; Armand remarque :
Bien qu'il fût profondément troublé, il tenait à paraître à son aise. Il eut une expression qui visait à me faire entendre que j'étais plus malin que lui, que j'avais su saisir une bonne occasion. Je fis semblant de ne comprendre, tant je craignais que Jeanne, ouvrant subitement une porte, ne nous surprit.
Armand décrit d'abord l'extériorité de Lucien, ou plutôt il interprète un certain effet d'extériorité, qu'il déduit de l'intériorité de son ami. Lucien est-il si profondément troublé et tient-il à paraître à son aise ? Cela est vraisemblable ; mais il est tout aussi possible qu'Armand, par une sorte de supériorité morale qu'il a laissé voir dans le premier chapitre, désire que Lucien soit troublé. Dans cette optique, comment départager, dans la deuxième phrase, ce que nous devons mettre sur le compte du trouble de Lucien et ce que nous devons comprendre d'un sentiment de culpabilité que ressentirait peut-être Armand à l'égard de son ami ? En outre, et la dernière phrase le dit explicitement, non seulement Armand interprète, prête des sentiments aux autres et méconnaît son propre désir, mais aussi il feint certaines attitudes. Bref, quand Armand pense à partir de ce qu'il voit, il nous en apprend davantage sur lui-même que sur les autres. Le reste du chapitre est à l'avenant : «J'eus l'impression que» ; «je sentis qu'il» ; «elle me regarda de manière à me laisser entendre» ; «je devinai qu'il», etc. C'est tout le roman qui est construit à partir de cette saisie subjective des événements.
Extrait de la préface de François Ouellet