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Date de saisie : 24/02/2008
Genre : Philosophie
Editeur : Minuit, Paris, France
Auteur : Clément Rosset
Prix : 29.00 € / 190.23 F
ISBN : 978-2-7073-2019-3
GENCOD : 9782707320193
Sorti le : 14/02/2008
Ce livre est la réunion et la mise au point des textes que j'ai, depuis une trentaine d'années, consacrés à la question du réel et de ses doubles fantomatiques.
Il développe ainsi un sujet unique, qu'on peut définir comme l'exposé d'une conception particulière de l'ontologie, du «savoir de ce qui est» comme l'indique l'étymologie du mot. Ma quête de ce que j'appelle le réel est très voisine de l'enquête sur l'être qui occupe les philosophes depuis les aurores de la philosophie. À cette différence près que presque tous les philosophes s'obstinent à marquer, tel naguère Heidegger, la différence entre l'être et la réalité commune, sensible et palpable, alors que je m'efforce pour ma part d'affirmer leur identité.
C. R.
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L'ILLUSION ET LE DOUBLE
Je veux parler de sa manie de nier ce qui est, et d'expliquer ce qui n'est pas.
E. A. Poe
Rien de plus fragile que la faculté humaine d'admettre la réalité, d'accepter sans réserves l'impérieuse prérogative du réel. Cette faculté se trouve si souvent prise en défaut qu'il semble raisonnable d'imaginer qu'elle n'implique pas la reconnaissance d'un droit imprescriptible - celui du réel à être perçu - mais figure plutôt une sorte de tolérance, conditionnelle et provisoire. Tolérance que chacun peut suspendre à son gré, sitôt que les circonstances l'exigent : un peu comme les douanes qui peuvent décider du jour au lendemain que la bouteille d'alcool ou les dix paquets de cigarettes - «tolérés» jusqu'alors - ne passeront plus. Si les voyageurs abusent de la complaisance des douanes, celles-ci font montre de fermeté et annulent tout droit de passage. De même, le réel n'est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu'à un certain point : s'il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l'abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s'il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.
Ce refus du réel peut revêtir des formes naturellement très variées. La réalité peut être refusée radicalement, considérée purement et simplement comme non-être : «Ceci - que je crois percevoir - n'est pas.» Les techniques au service d'une telle négation radicale sont d'ailleurs elles-mêmes très diverses. Je puis anéantir le réel en m'anéantissant moi-même : formule du suicide, qui paraît la plus sûre de toutes, encore qu'un minuscule coefficient d'incertitude lui semble malgré tout attaché, si l'on en croit par exemple Hamlet : «Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d'où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas ?» Je peux également supprimer le réel à moindres frais, m'accordant la vie sauve au prix d'un effondrement mental : formule de la folie, très sûre aussi, mais qui n'est pas à la portée de n'importe qui, comme le rappelle une formule célèbre du docteur Ey : «N'est pas fou qui veut.» En échange de la perte de mon équilibre mental, j'obtiendrai une protection plus ou moins efficace à l'égard du réel : éloignement provisoire dans le cas du refoulement décrit par Freud (subsistent des traces du réel dans mon inconscient), occultation totale dans le cas de la forclusion décrite par Lacan. Je peux enfin, sans rien sacrifier de ma vie ni de ma lucidité, décider de ne pas voir un réel dont je reconnais par ailleurs l'existence : attitude d'aveuglement volontaire, que symbolise le geste d'dipe se crevant les yeux, à la fin d'dipe roi, et qui trouve des applications plus ordinaires dans l'usage immodéré de l'alcool ou de la drogue.
Extrait de l'introduction
De Julien Saada - 17/09/2008
Julien Saada - 05/05/2008
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