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Date de saisie : 14/03/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : J.-P. Rocher, Paris, France
Auteur : Joëlle Guillais
Prix : 16.00 €
ISBN : 978-2-917411-03-2
GENCOD : 9782917411032
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Sorti le : 14/03/2008
«Il était tard. Je le revois. Debout dans ma cour, me racontant l'histoire de Laure Anne. Il parlait doucement. J'écoutais poliment. Mais quand il m'a demandé sans ambages d'écrire cette histoire, je lui ai dit de partir. De me laisser tranquille.
Harcelée, polluée, menacée par un groupe d'hommes et de femmes vivant au coeur de la haine, au bord de la bêtise, prêts à détruire pour rire, il ne m'était plus possible d'écrire. Ni les plaintes silencieuses d'un monde en souffrance. Ni l'espoir. Ni rien.
Le lendemain, cet homme est revenu. Il m'a dit ou m'a fait comprendre combien mon silence serait criminel. Car désormais je savais. Il avait raison.
Les nuits furent longues, heurtées, émaillées d'insomnies, de réveils, d'incertitude. De peurs. Comment ai-je fait ? Je l'ignore.
Je me suis levée, je savais que plus rien ne serait pareil. Que le compte à rebours avait commencé, il était inutile de regarder ma montre.»
Joëlle Guillais
Titulaire d une thèse de doctorat en Histoire, Joëlle Guillais a publié La chair de l'autre, histoire du crime passionnel au XIXe siècle, un essai dans lequel elle retrace, à partir d'archives judiciaires, les vies de criminels.
Photographe, elle a effectué de nombreux séjours à l'étranger, notamment pendant la guerre et la famine en Ethiopie. Entre autres, elle a publié deux passionnants récits de terroir, La Berthe et Agnès E. Elle anime des ateliers d'écriture.
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Debout dans une ornière, elle tient un papier sur lequel elle a griffonné son numéro de téléphone. En face d'elle, un homme au volant d'un tracteur. Elle lui parle et il rit. Ce rire net et masculin dans le vert tendre d'une campagne élégante était suffisamment tranchant pour inquiéter tout autour d'elle mais elle ne mesura pas avec précision l'ampleur événementielle du drame qui se jouait au présent sous ses yeux. C'était en juin. En pleine campagne. Il devait être dix heures au soleil. Et en quelques secondes d'inquiétants présages avaient plombé la terre.
L'homme riait. D'un rire obscène qui résonne encore dans le bleu du ciel. Prise dans le vif d'une telle violence, elle n'entendit pas les prémisses de la catastrophe, ni ne vit le crime en train de se commettre. Il lui fallut maintes fois revisiter l'événement dans l'infini détail pour mesurer la gravité du délit. Et comprendre qu'il était tout entier et en grand, une menace pour tous.
Elle le regardait rire. Elle ignorait que lui et ses amis avaient le droit de tuer. Qu'ils étaient même payés pour le faire. Avec la complicité nationale du droit des hommes et ce, dans les moindres recoins de ce pays ou de notre intimité. Jusque dans les étables de la Nation. Car la violence est à portée de main. Au quotidien. Elle est là. Point barre. Et l'inertie qui enlève à l'homme sa grandeur humaine laisse le champ libre à toutes les dérives et aux pires consentements. Eux en riaient. Mais lorsqu'elle écrivit cette histoire vraie qui brisa bien des vies, ce fut l'effroi. Il fallait se taire, lui disait-on. Se soumettre. Et plonger la tête dans la cuvette des cabinets. De grâce, ne dites rien, vous auriez des ennuis. Et grave. Vous êtes une femme et déjà, c'est la faute, lui répondait-on. Non seulement vous êtes une femme, reprenaient les poltrons, mais vous êtes artistiquement incorrecte. Voire insolente. Le mieux serait de partir au plus vite et d'oublier ces portions congrues qui, par souci effréné du pouvoir, vous en veulent d'avoir contrarié, voire cassé, leur domination couillue par vos révélations littéraires, lui disait-on ! Partez et taisez-vous !
Se taire ! La romancière écoutait, ahurie, la lâcheté et la peur s'amplifier et se ramifier. La peur. On ne voyait plus que ça. En grand. Dans les yeux de tous. C'était dans toutes les langues en crescendo. Peur des enfants, peur des lendemains. Peur de manquer. Peur de soi. De déplaire. De dire. La peur atteignait des sommets de peur qui dépassaient les hommes eux-mêmes. La peur rendait frigide. La queue basse, les oreilles coupées, les courtauds en grand nombre fuyaient devant la peur. Et réclamaient de ne plus avoir peur. La peur recouvrait la terre. L'endeuillait. On la mettait dans nos lits.